L’œil de Fénelon

Édition automne-hiver 2025-2026
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Les trésors fantômes du Louvre

Édition automne-hiver • Auteur : Victoria Day

Photo d'une statue à l'intérieur d'un musée, visible en arrière plan

L'Espagne, par Desjardins Martin, statue située au Louvre (photo par frjuniorx)

Le Louvre, écrin du patrimoine mondial, abrite des milliers d’œuvres... dont certaines sont portées disparues depuis quelques jours. Retour sur ces pièces d’une valeur patrimoniale inestimable, vestiges précieux de l’histoire de France.

Avec plus de 600 000 œuvres dans ses collections, le Louvre est non seulement le plus grand musée du monde, mais aussi le gardien de la mémoire nationale. Pourtant, aux alentours de 9h30, le dimanche 19 octobre, quatre individus ont dérobé huit œuvres. Huit bijoux historiques, autrefois exposés dans la prestigieuse galerie d’Apollon, se sont volatilisés. Derrière ces disparitions se cachent des fragments rares de notre passé : des parures royales, des diadèmes impériaux, des bijoux transmis en héritage ou conservés comme symboles de pouvoir et de raffinement. Leur perte soulève bien plus que la simple question de la sécurité : elle interroge notre rapport à la mémoire, à la conservation, et à ce qui fait la valeur d’un objet quand il s’efface. Mais alors, quelle est l’histoire de ces bijoux qui font aujourd’hui la une des médias ?

Tout d'abord il y a le diadème dit « saphir » de Marie‐Amélie de Bourbon et de Hortense de Beauharnais. Ce diadème faisait partie d’un ensemble joaillier en saphirs et diamants porté par Marie-Amélie, épouse du roi Louis‐Philippe I durant la Restauration et la Monarchie de Juillet et par Hortense de Beauharnais, reine de Hollande et belle-fille de Napoléon I. Le diadème est composé de cinq éléments articulés sommés chacun d'un grand saphir. Au total, vingt-quatre saphirs et mille quatre-vingt-trois diamants. Elle est restée dans la descendance des Orléans jusqu'en 1985. Ses origines demeurent mystérieuses. Le commanditaire comme l'auteur sont inconnus mais cet ensemble est un témoignage précieux de la joaillerie parisienne. Cette pièce symbolise l’alliance entre la maison de Bourbon et les dynasties napoléoniennes et royales du XIXe siècle. Également le collier et la boucle d’oreille du même ensemble ont été emportés par les cambrioleurs. Ils sont issus du lot d’origine porté par Marie-Amélie et Hortense. Le collier est composé de huit saphirs de différentes tailles et de six cent trente-et-un diamants. Tous les chaînons du collier sont articulés, révélant la grande perfection technique de cet ensemble. L’ensemble est daté du XIXe siècle, témoignant de la période où la joaillerie était un marqueur visuel de statut et de pouvoir. Le fait que le Louvre conserve ces pièces est lié à la décision de l’État français, notamment à la fin du XIXe et au XXe siècle, de regrouper les « joyaux de la Couronne » dans un lieu visible du public, pour en faire un patrimoine accessible plutôt qu’un trésor uniquement royal.

Figure aussi parmi les objets volés le collier en émeraudes et diamants de Marie-Louise d’Autriche. Cette pièce provient d’un cadeau de mariage que Napoléon I a offert à sa seconde épouse, Marie-Louise d’Autriche, en 1810. Elle incarne l’époque napoléonienne et le pouvoir impérial, et sa présence au Louvre s’explique par la volonté de conserver les bijoux impériaux français, après que beaucoup ont été dispersés ou vendus. Le collier se compose de 32 émeraudes et 1 138 diamants. Également la paire de boucles d’oreilles en émeraudes du même ensemble, en lien direct avec le collier dérobé ; ses boucles d'oreille comportent deux émeraudes (45,20 carats), quatre autres émeraudes et 108 diamants. Lorsque Marie-Louise quitte Paris le 29 mars 1814, elle emporte toutes ses parures ; elle doit cependant restituer les diamants de la Couronne à l'émissaire des Bourbons mais elle garde ses bijoux personnels. Elle lègue la parure d'émeraude à son cousin Léopold II de Habsbourg, grand-duc de Toscane dont les descendants la conservent jusqu'en 1953. A cette date, elle sera cédée au joaillier Van Cleef & Arpels, puis revendue. Ils ont été par la suite exposés au musée du Louvre dans leur état d'origine.

Autre pièce volée : le diadème d’Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III, une œuvre spectaculaire composée de près de 2 000 diamants et de 2 012 perles, symbole du faste du Second Empire. Eugénie de Montijo, réputée pour son élégance, porta ce diadème lors de nombreuses cérémonies officielles. Il est composé de sept tigettes ornées de trois grosses perles superposées. Les cartouches, elles-mêmes dessinées par des feuillages sertis, sont bordées d’un rang de perles et renferment trois perles entourées de feuillages de diamants. Cette pièce figure également parmi les joyaux impériaux conservés par l’État et exposés au Louvre. Elle incarne l’élégance de la cour impériale du Second Empire (milieu du XIXe siècle).

De plus, le gros « nœud-corsage » de l’impératrice Eugénie fait également partie des pièces volées. Cet accessoire en forme de nœud, conçu à l’origine comme un ornement de ceinture ou d’apparat pour l’Exposition universelle de 1855, a ensuite été transformé en broche-corsage portée par l’impératrice. Le nœud a deux boucles et pans repliés, complété de deux ganses de longueurs inégales (composées de 7 et 9 éléments), terminées par des glands de passementerie. Au total, 2 438 diamants et 196 roses. Le Louvre l’accueillait comme objet-témoignage de la joaillerie artistique du XIXe siècle, en plus de son rôle symbolique : il lie histoire, mode, impérialisme et collection publique.

Enfin, la broche dite « broche reliquaire ». De haut en bas : une rosace formée de sept diamants entourant un solitaire : deux gros diamants, quatre petits diamants en poires suspendus ; un brillant triangulaire et allongé, avec deux suspensions de brillants, et auquel adhère un gros diamant ovoïde ; un brillant en table avec trois breloques de brillants ; monture en argent doré. Au total, 94 diamants. On peut qualifier son style « d’historiciste », comme le rappelle Germain Bapst, le fils de l'orfèvre, elle était inspirée d'un modèle en plomb du XVIIIe siècle que la maison possédait encore en 1889. On peut s'interroger sur le terme de reliquaire qui, dès la vente des Diamants de la Couronne en 1887, est associé à la broche. Il est en outre gravé sur l'épingle de fixation. Or aucun espace n'est aménagé pour abriter une relique. Une hypothèse émise est que le bijou, facilement démontable, ait été conçu pour ultérieurement pouvoir insérer un élément intermédiaire qui aurait contenu une relique. Signalons au dos de l'écrin de la broche une petite logette qui pourrait être destinée à abriter une relique. L'impératrice Eugénie était très pieuse.

Au final, les objets disparus du Louvre ne sont pas seulement des pertes matérielles, mais des fragments d’histoire envolés. Derrière chaque bijou manquant se cachent des siècles de savoir-faire, de voyages et de secrets. Leur absence rappelle à quel point notre patrimoine est précieux et vulnérable. Préserver, documenter, transmettre : plus que jamais, ces missions prennent tout leur sens face à ce que le temps et les hommes ont fait disparaître.

SOURCES :
Louvre site des collections
Le Louvre victime d’un spectaculaire cambriolage - Le Monde
Cambriolage au Louvre - Le Figaro